Santé au travail : un enjeu méconnu de la transition écologique à intégrer dans les cursus étudiants

Santé au travail : un enjeu méconnu de la transition écologique à intégrer dans les cursus étudiants

3 février 2021 Formation & Emploi

Préserver la santé des individus au travail et améliorer leurs conditions d’exercice apparaissent de plus en plus comme des enjeux incontournables pour la société et pour les organisations. Ils constituent des prérequis indispensables pour relever les défis de la transition écologique et sociale, et s’inscrire dans une logique de RSE.

Dirigeant.e.s, employé.e.s, instances représentatives du personnel…Chacun.e a son rôle à jouer dans la construction de la santé au travail.

Quant à vous, étudiant.e.s : êtes-vous suffisamment sensibilisé.e.s, formé.e.s à ces problématiques dans vos cursus ? 

 © Eva Minem – INRS / PV 11

La « santé au travail » : c’est quoi au juste ?

Il y a plusieurs manières d’envisager la notion de « santé au travail ».  L’idée forte est qu’il faut préserver les individus de toute maladie, de tout accident, qui pourraient survenir par le travail. C’est tout l’enjeu de la prévention des risques professionnels qui s’attache à assurer la santé et la sécurité des salariés, améliorer les conditions de travail et tendre au bien-être au travail (1).

En tant qu’étudiant.e.s, pourquoi vous intéresser au sujet ?

D’une part, car vous allez passer une bonne partie de votre vie à travailler et qu’aller régulièrement le matin au bureau en ayant « la boule au ventre » par stress (chronique) ou par crainte de se blesser dans l’exercice de ses fonctions et subir des séquelles, n’est pas un projet stimulant, ni un futur souhaitable. Or, les souffrances et les atteintes à la santé liées au travail (qu’elles soient physiques ou mentales : anxiété, dépression, maladies cardio-vasculaires, TMS…), qui touchent les femmes et les hommes de tout âge et de tous niveaux de qualification confondus, sont des phénomènes bien réels, qui concernent un grand nombre d’entreprises et engendrent des coûts colossaux.

Cependant, des recherches montrent que les dysfonctionnements à l’origine de ces maux ne sont pas inéluctables. Ils prennent le plus souvent racine dans des organisations défaillantes, des conditions de travail dégradées et des pratiques managériales qui ne sont pas assez centrées sur l’humain et le travail (2).            

D’autre part, il semble acquis aujourd’hui que favoriser le bien-être au travail a des effets positifs pour l’employé.e mais aussi pour l’organisation (3). L’amélioration de la motivation et de la satisfaction des employé.e.s est même identifiée par les entreprises comme l’un des avantages majeurs de la santé et sécurité au travail ; au même titre que la dynamisation du collectif et l’amélioration de la productivité (4). Des travaux récents ont également conclu à une forte corrélation positive entre prévention et performance (5).

Enfin, la santé et la sécurité au travail, au-delà d’être une ardente obligation morale pour tout dirigeant.e/ manager.geuse, est surtout une obligation légale faite à l’employeur (Cf. Quatrième partie du Code du travail) qui s’inscrit dans une logique de responsabilité sociale des entreprises (RSE).       

Une priorité pour tous les secteurs, même ceux dits «écoresponsables»  

  La transition écologique et sociale est justement une opportunité pour repenser l’activité de travail, qui nous concerne tou.te.s : du/ de la développeur.euse en start’up, à l’ouvrier.vrière sur sa ligne de production en passant par le.la maraîcher.ère, l’ingénieur.e, l’artisan boulanger.ère ou encore le.la directeur.trice commercial.e… Quelles que soient les modalités de travail (open-space, télétravail, de jour, de nuit, en extérieur ou dans un laboratoire) tou.te.s sont exposé.e.s à des risques professionnels inhérents à leur activité. Or, « produire de façon éco-responsable ne rime pas d’emblée avec une amélioration des conditions de travail » (6).  

Approvisionnement durable, éco conception, écologie industrielle et territoriale, économie de la fonctionnalité, consommation responsable, et allongement de la durée d’usage et recyclage : ces piliers de l’économie circulaire, porteurs d’avancées, ne doivent pas pour autant occulter la dimension du travail et les conséquences de ces nouvelles organisations sur les salarié.e.s.     

       

© Gael Kerbaol – INRS

 Par exemple, la réparation comme la déconstruction dans les démarches de recyclage peuvent exposer à des substances chimiques dangereuses ou des risques liés à l’activité physique (7). De même, encourager la valorisation des déchets ne doit pas s’envisager à n’importe quel prix (8). Une cabine de tri et une organisation du travail mal conçues pourraient exposer le.la salarié.e à des risques thermiques, des nuisances sonores ou encore à des gestes répétitifs, à terme néfastes pour la santé. Dans ce même registre, on pourrait se féliciter de l’abandon ou d’un recours limité aux pesticides ; toutefois, si ce dernier se traduit par un surcroît de manutention dans certains métiers, est-ce une réelle avancée ? « Il n’y aura pas d’agriculture durable sans que durent les agriculteurs » (6).  

Enfin, quel que soit le secteur, il ne faut pas sous-estimer le phénomène d’exposition des salarié.e.s aux risques psychosociaux* et les conséquences qu’ils peuvent avoir sur la santé mentale et physique. Les milieux engagés comme ceux de l’économie sociale et solidaire, de la transition écologique… ne sont pas épargnés par la souffrance au travail (9). Des personnes soumises à des situations de stress professionnel chronique, dans lesquelles la dimension de l’engagement est prédominante, peuvent se retrouver en burn-out**.   

© Gael Kerbaol – INRS

Finalement, peut-on envisager la préservation des biens communs sans se soucier de l’être humain au travail ? La formule employée par l’ergonome Bernard Dugué résume assez bien le dilemme auquel nous devons faire face : « Un travail soutenable pour un environnement durable ». L’importance de ces sujets est telle que les répercussions du changement climatique sur les conditions de travail sont inéluctables si l’on suit l’avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) (10).

Développer les compétences des étudiants aux pratiques organisationnelles et managériales qui favorisent la santé au travail

Depuis une décennie, des rapports et articles (11) pointent les lacunes concernant l’insuffisante formation des étudiant.e.s à la prise en compte des enjeux de santé au travail dans les cursus. Or, la santé ne s’externalise pas, c’est en premier lieu l’affaire du management. Elle dépend en grande partie des conditions de travail qui, elles-mêmes, sont liées aux choix et pratiques organisationnelles/managériales de l’entreprise. Dans cette perspective, il est essentiel d’agir dès la formation initiale en préparant les étudiant.e.s à développer des compétences intégrant les dimensions santé et prévention des risques. 

 Encourageons l’apprentissage d’un management humain (12) et la prise de conscience de ce qui se joue au travail, pour que les futur.e.s professionnel.le.s soient en capacité de préserver leur santé et celle de leurs collaborateur.trice.s.

 L’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), organisme de référence dans les domaines de la santé au travail et de la prévention des risques professionnels, peut aujourd’hui accompagner les établissements d’enseignement supérieur dans la prise en compte de ces dimensions dans les parcours de formation. N’hésitez pas à les contacter. 

 © Gael Kerbaol – INRS

Article rédigé par Brice Fischer (INRS/Département Formation), Février 2021

* https://www.inrs.fr/risques/psychosociaux/ce-qu-il-faut-retenir.html

** https://www.inrs.fr/risques/epuisement-burnout/ce-qu-il-faut-retenir.html

(1)     https://www.inrs.fr/demarche/fondamentaux-prevention/ce-qu-il-faut-retenir.html

(2)     CAPPELLETI L., SAVALL H., étude « Le coût caché de l’absentéisme au travail 108 milliards € : la facture du mauvais management », Institut Sapiens, Novembre 2018

(3)     BIETRY F., CREUSIER J., « Proposition d’une échelle de mesure positive du bien-être au travail EPBET) », Revue de gestion des ressources humaines (N° 87), 2013

(4)     INRS, Prévention et performance d’entreprise : panorama des approches et des points de vue, CANETTO, 2018

(5)     DARES, Conditions de travail, prévention et performance économique et financière des entreprises, 2020

(6)     Revue Santé & travail, DUGUE B. et BEGUIN .P. extrait de « Transition écologique : une aubaine pour le travail », Avril 2020

(7)     Travail & Sécurité n° 804, Dossier sur l’économie circulaire, avril 2019

(8)     Travail & Sécurité n° 822, Dossier sur les filières déchets, janvier 2021

(9)     https://www.lemonde.fr/campus/article/2020/11/21/difficile-de-se-plaindre-la-cause-est-trop-belle-dans-l-economie-sociale-quand-la-quete-d-ideaux-vire-au-burn-out_6060615_4401467.html

(10)   ANSES, Rapport « Évaluation des risques induits par le changement climatique sur la santé des travailleurs », 2018

(11)  2008 – Le Rapport sur « la formation des managers et ingénieurs en santé au travail » (William Dab ; 2010 – Le rapport «Bien-être et efficacité au travail » (Lachmann, Larose, Pénicaud) ; 2017 -ANACT – Livre blanc, Apprendre à manager le travail ; Journal Le Monde du 14/11/2019 ; article « La timide prévention du management toxique »…

(12)  TASKIN, DIETRICH, Management humain : pour une approche renouvelée de la GRH et du comportement organisationnel, 2016

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