#2 Les enjeux climatiques : monopole des pays occidentaux ?

#2 Les enjeux climatiques : monopole des pays occidentaux ?

8 avril 2020 Climat 0

Les populations les plus marginalisées et les plus pauvres sont majoritairement celles qui sont les plus touchées par des catastrophes naturelles et industrielles, tout en étant les plus éloignées des cercles politiques et de décision. Ce constat peut également s’appliquer à une échelle internationale, si l’on s’intéresse à l’engagement des pays dans la lutte contre le réchauffement climatique.


On peut se demander pourquoi les pays et les populations les plus exposés au changement climatique (pris dans leur ensemble, les pays issus des continents sud-américains, africains et asiatiques), sont ceux dont on entend le moins la voix sur la scène internationale, par exemple dans la couverture médiatique des marches pour le climat ou dans les grandes instances de négociations (COP). On pourrait naïvement penser que le climat n’est un sujet important que pour les jeunes occidentaux.ales et que les jeunes africain.e.s, sud-américain.e.s ou asiatiques n’ont que peu d’intérêt pour la question. Ce serait faux. Leur engagement existe et s’il n’est pas revendiqué, il est autant freiné par des facteurs politiques et économiques que par des facteurs historiques et culturels.

Penser écolo : un privilège d’occidental ?

Parler d’écologie et d’environnement peut sembler anodin dans nos sociétés occidentales, car ces sujets sont de plus en plus présents dans l’espace public. Même si dans certains territoires, l’écologie est encore un sujet lointain, chaque Français.e et plus globalement la majorité des êtres humains vivant dans une société occidentalisée, peut se permettre de penser à son environnement à long terme. 

Pour autant, cette réflexion peut être différente dans les pays « des Suds ». En effet, le niveau de vie de la majorité de ces pays est bien inférieur au niveau de vie des pays occidentaux. 85% des personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté vivent en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud (rapport 2018 de la Banque Mondiale). Dans une tribune du 24 mars 2019 pour le journal Le Monde, le chercheur Thierry Amougou mettait en lumière les liens entre difficultés économiques de ces populations et engagement environnemental : “Le mouvement Youth for climate ne peut faire florès dans des contrées en carence de biens essentiels et pré-matérialistes, étant donné qu’une telle mobilisation y apparaît comme une préoccupation à la fois de luxe et post-matérialiste, non parce qu’elle est infondée, mais parce que l’esprit s’élève sur l’urgence du climat lorsqu’il est libéré de l’emprise des carences du quotidien : ventre affamé n’a point de climat !

Comme le souligne justement cette tribune, les préoccupations vitales et à court terme, prennent le pas sur des considérations environnementales. Ainsi, face à des situations plus que précaires, les effets à long terme du réchauffement climatique peuvent sembler bien lointains !

Par ailleurs, l’engagement environnemental dans ces pays a un coût. L’ONG Global Witness dans son rapport 2018, estimait que 207 activistes des droits à la terre et activistes environnementaux.ales ont été tué.e.s en 2017 dans 22 pays, dont 60% en Amérique Latine. Comment s’engager alors qu’on sait qu’on risque sa vie ? 


Un système économique créateur d’inégalités environnementales

Selon certain.e.s chercheur.se.s, le système économique actuel est le résultat de l’histoire coloniale mondiale. En effet, l’instauration de l’esclavage et la conquête des territoires a “permis au capitalisme de se structurer comme une économie d’extraction” (LeMonde). Résultat, les pays « des Suds » souffrent aujourd’hui d’un double handicap. 

Leur modèle économique, fondé sur l’extraction des matières premières par les élites du pays et des industriels occidentaux, est extrêmement dur à refonder pour ces pays disposant de peu de ressources et d’un système dirigé par ces mêmes élites, largement corrompues. Les populations se retrouvent ainsi piégées à jouer le jeu du capitalisme, obligées de travailler pour ce système économique : “on exploite et la terre et les hommes pour la consommation et le plaisir d’un là-bas lointain” (rapport Global Witness). Cette infériorité de place dans le système capitaliste se retrouve également au niveau politique : comment parler des enjeux environnementaux dans des instances nationales et internationales quand sa principale ressource repose sur un modèle polluant ? Comment faire pour que les pays du Nord assument les coûts environnementaux et sociaux qu’ils produisent dans les pays « des Suds », dans un monde contrôlé par les pays occidentaux ?

Dans sa tribune, Thierry Amougou résume bien le sentiment général : “Les enfants congolais parfois ensevelis vivants dans les mines artisanales auprès desquelles s’approvisionnent les multinationales occidentales, ont-ils le privilège de « penser climat » lorsqu’ils doivent s’activer à réunir trois pièces pour faire un sou ?”

La destruction d’un rapport particulier à la nature, difficile à retrouver aujourd’hui

Les pays « des Suds » n’ont pas seulement hérité d’un modèle économique, mais également d’une vision particulière de la nature, celle d’un outil permettant de faire fructifier l’économie. L’imposition du système capitaliste s’est faite dans la douleur et a eu pour conséquence de transformer la vision qu’avaient ces peuples de la nature. Que ce soit en Amérique latine, en Afrique ou en Asie, les peuples dans leur majorité ne concevaient pas un rapport mercantile avec la nature, mais la considéraient comme pourvoyeuse de services et comme un être vivant à part entière. 

Avec l’imposition du système capitaliste, les populations autochtones se sont vues décimées, discriminées et largement sous-reconnues pour leurs services de protection de la nature. Ces savoirs-faire ainsi que ces populations sont aujourd’hui pronés par les sociétés occidentales alors qu’ils sont encore disqualifiés par les États du Sud. Comment demander à des sociétés de renouer avec leur conception ancestrale de la nature alors qu’elle a quasiment disparu pendant des siècles ? 

Pour conclure, la dénonciation de l’urgence climatique par les seules sociétés occidentales est donc le résultat de l’histoire politique, économique et sociale de la colonisation, qui a jusqu’à aujourd’hui des impacts sur les pays « des Suds ». Ces derniers ne peuvent ainsi pas se permettre d’agir comme fer de lance des enjeux environnementaux, de par leur situation de faiblesse dans l’ordre politique, économique et culturel. Ironiquement, ce sont les sociétés ayant créés cette urgence qui aujourd’hui la dénoncent, face à des pays en première ligne. 

Vers la fin du monopole ?

Pour autant, il serait faux d’affirmer que la « génération climat » et, plus globalement, les enjeux environnementaux ne sont pas présents sur le continent africain, sud-américain ou asiatique, que ce soit dans l’opinion des populations ou dans les politiques publiques conduites par les États. 

L’engagement de la jeunesse africaine ne fait que commencer, le mouvement climat existe bel et bien : le 20 septembre 2019, l’appel à manifester avait ainsi été relayé dans 25 pays du continent. Par ailleurs, certains pays d’Afrique ou d’Amérique latine sont déjà à la pointe des politiques environnementales, comme le prouve le cas du Costa Rica.

Leurs aîné.e.s n’ont pas non plus attendu les pays occidentaux pour alerter sur l’urgence climatique et sur la reconnaissance de leur savoir. En effet, les populations autochtones n’ont eu de cesse de parcourir le monde à la rencontre des chef.fe.s d’États, réussissant à créer un front uni des populations autochtones à travers le monde et à faire repousser des projets destructeurs de l’environnement dans leur pays respectif (Montagne d’or en Guyane française par exemple).

Les savoirs-faire et la conception de la nature qu’ont développés ces populations autochtones commencent ainsi à gagner du terrain face à l’approche occidentale et technicienne du climat. Pour combattre ce monopole des pays occidentaux, l’écologie doit ainsi se penser au pluriel. Comme le souligne Mohammed Taleb, philosophe algérien : “ L’écologie, même universelle, doit épouser la diversité des cultures. C’est comme cela que les peuples du monde verront dans l’écologie non pas un gadget qui vient du Nord, qu’ils peuvent réprouver comme le corps rejette une greffe, mais au contraire un bien qui fait partie de leur identité.” (LePoint).

Le lac Poopo, au sud de La Paz. © David Mercado/REUTERS

Autres sources :

Découvrez le premier article de notre série sur les inégalités environnementales à l’occasion de la Semaine Étudiante du Développement Durable

Article rédigé par Marie, notre animatrice réseau à Paris.

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